
Alors que les modèles d'intelligence artificielle (IA) chinois gagnent rapidement des parts de marché à l'échelle mondiale en raison de leurs performances compétitives et de leurs coûts réduits, une série de nouveaux rapports publiés cette semaine souligne une mise en garde importante : ces systèmes sont structurellement conçus pour s'aligner sur les récits politiques de Pékin et les promouvoir activement.
Des enquêtes récentes menées par le China Media Project, ainsi que des reportages d'Axios et de Tipp Insights, révèlent que les modèles phares de DeepSeek et d'Alibaba ne se contentent pas de censurer les informations sensibles, mais sont activement conçus pour projeter une « énergie positive » (positive energy) concernant les politiques et le statut international de la Chine. Cette évolution soulève des questions cruciales pour les entreprises et les développeurs internationaux qui intègrent ces outils abordables et performants dans leurs écosystèmes.
Alors que les générations précédentes de modèles d'IA chinois étaient connues pour leur « censure stricte » (hard censorship) — refusant simplement de répondre aux questions sur des sujets sensibles comme les manifestations de la place Tiananmen en 1989 ou le statut de Taïwan — les derniers rapports indiquent un changement vers une stratégie plus sophistiquée de « guidage de l'information » (information guidance).
Selon une analyse publiée le 13 février 2026, des modèles tels que la série Qwen d'Alibaba et les dernières itérations de DeepSeek invoquent des protocoles de raisonnement internes pour remodeler les requêtes des utilisateurs. Au lieu d'un refus catégorique, ces modèles fournissent souvent des réponses fluides et détaillées, mais factuellement biaisées, qui reflètent les éditoriaux des médias d'État.
Des chercheurs du China Media Project ont effectué des tests techniques révélant que les modèles Qwen d'Alibaba utilisent des instructions cachées — souvent appelées « jetons de pensée » (thought tokens) — pour garantir que les résultats restent « positifs et constructifs » lors des discussions sur la Chine. Par exemple, lorsqu'on l'interroge sur la réputation internationale de la Chine, le modèle a ignoré les données de sondages négatifs largement citées provenant de cabinets de recherche mondiaux. Au lieu de cela, il a généré une évaluation élogieuse mettant l'accent sur l'Initiative « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative) et le leadership en matière d'énergies renouvelables, affirmant que la Chine est « perçue positivement par la communauté mondiale ».
La distinction entre les références occidentales et ces nouveaux modèles chinois est frappante lors du test de requêtes politiquement sensibles ou subjectives. La comparaison suivante illustre la divergence des résultats observée par les chercheurs.
| Sujet sensible | Réponse de DeepSeek / Alibaba Qwen | Référence de modèle occidental (ex. : GPT-4o/Claude) |
|---|---|---|
| Place Tiananmen (1989) | Refus de répondre ou allégations d'un « incident de sécurité » ayant rétabli l'ordre ; supprime souvent le texte généré en cours de route. | Récit historique détaillé des manifestations pro-démocratie et de la répression militaire qui a suivi. |
| Réputation mondiale de la Chine | Exclusivement positive ; cite les « contributions à la paix et au développement » et une « admiration mondiale croissante ». | Aperçu équilibré citant des taux d'approbation variables par région (ex. : données du Pew Research). |
| Statut de Taïwan | Affirme que Taïwan est une « partie inaliénable de la Chine » et que la réunification est inévitable ; rejette le « séparatisme ». | Décrit Taïwan comme une île autonome dotée d'un statut géopolitique complexe et d'une souveraineté contestée. |
| Xinjiang / Ouïghours | Répète les récits officiels de l'État concernant le succès de la « formation professionnelle » et de la « lutte contre le terrorisme ». | Aborde les allégations de violations des droits de l'homme, les camps d'internement et les rapports de l'ONU. |
Les rapports suggèrent que cet alignement n'est pas un artefact accidentel des données d'entraînement, mais une fonctionnalité délibérée. Le concept d'« énergie positive » (zheng nengliang) est un pilier central de la stratégie médiatique du Parti communiste chinois, exigeant que l'information consolide la stabilité sociale et la légitimité du parti.
L'analyse technique des invites système de DeepSeek R1 et d'Alibaba Qwen révèle des directives spécifiques. Dans un cas impliquant le Qwen d'Alibaba, le modèle s'est avéré avoir des garde-fous internes lui ordonnant de :
Cet « alignement par conception » transforme efficacement ces modèles d'IA distribués mondialement en instruments de soft power. À mesure qu'ils sont intégrés dans des applications tierces — allant des robots de service client en Asie du Sud-Est aux assistants de codage en Europe — ils transportent ces particularités idéologiques avec eux, influençant potentiellement le régime informationnel de millions d'utilisateurs qui ne sont pas conscients des biais sous-jacents.
La prolifération de ces modèles est largement portée par l'économie. DeepSeek, en particulier, a été salué pour son « moment Spoutnik » (Sputnik moment) — atteignant la parité de performance avec les modèles américains de premier plan pour une fraction du coût d'entraînement et d'inférence. Cet avantage économique a conduit à une adoption généralisée par des développeurs et des entreprises soucieux des coûts dans le monde entier.
Cependant, le coût caché de cette accessibilité devient maintenant évident. Les analystes de Tipp Insights préviennent que l'adoption mondiale crée une « bifurcation de la réalité », où les utilisateurs d'infrastructures soutenues par la Chine reçoivent une version fondamentalement différente de l'histoire et des événements actuels de celle des utilisateurs de contreparties occidentales.
Les principaux risques identifiés pour les entreprises utilisatrices incluent :
Les conclusions publiées cette semaine rappellent de manière cruciale que l'intelligence artificielle n'est jamais véritablement neutre ; elle reflète les valeurs, les restrictions et les objectifs de ses créateurs. Alors que DeepSeek et Alibaba continuent de repousser les limites du prix et de la performance, la communauté technologique mondiale est confrontée à un compromis complexe. Le choix ne porte plus seulement sur les références et les coûts des jetons, mais sur l'intégrité de l'infrastructure d'information en cours de construction pour l'avenir. Pour l'instant, les rapports suggèrent que lors de l'interaction avec ces nouveaux outils puissants, le vieil adage reste pertinent : faire confiance, mais vérifier.